Lecture en cours

Notes de lecture de Daniel Ducharme

Lectures croisées : novembre 2025


Pierre Rivet, Lyne DesRuisseaux & Daniel Ducharme | Lectures croisées | 2025-12-01


Daniel Ducharme

Jordan, Robert. La Roue du temps 9.- Le cœur de l'hiver / traduit de l'anglais par Jean-Claude Mallé. Bragelonne, c1990, 2015

L'auteur poursuit avec son récit à plusieurs voix. Pendant qu'Elayne noue des intrigues pour reprendre le trône à Caemlyn, Perrin est aux prises avec les Shaido, ces Aïels rebelles. À Ebou Dar, Mat Cauthon rencontre Tuon, dite la Filles de neuf lunes, liée à lui par le destin... mais on ne sait rien de tout ça encore. Il cherche à fuir avec quelques Aes Sedais afin qu'elles tombent sous la coupe des Seanchaniens. Vous n'y comprenez rien ? Il faut lire cette saga...

Nothomb, Amélie. Le crime du comte Neville. Albin Michel, 2015

Le comte Neville est issu d'une vieille noblesse belge. Comme il se doit, il est ruiné, et doit vendre son château dans les Ardennes. Avant de le faire, il offre une dernière réception, un garden-party. Auparavant, une voyante lui annonce qu'il tuera un invité, ce qui risque de gâcher sa sortie... Sa fille Sérieuse, son troisième enfant, s'offre en sacrifice. Une enfant taciturne et mal dans sa peau. Heureusement, tout est bien qui finit bien, et on ne peut s'empêcher de sourire en lisant les dernières lignes de ce roman qui tient à la fois du conte que de la tragédie grecque. Un ravissement.

Nothomb, Amélie. L'impossible retour. Albin Michel, 2024

En compagnie de son amie Pep, la narratrice effectue un voyage de deux semaines au Japon, un pays dans lequel elle n'est pas retournée depuis une trentaine d'années, un pays qui rappelle son père à sa mémoire, entre autres choses. Ce roman, plutôt léger au début, acquiert de la profondeur par la suite et là, comme toujours, on a droit à des pages magnifiques écrites, notamment sur le Kenshô, le signe de l'illumination provisoire répertoriée par le zen. Quant au titre de l'ouvrage, il fait référence à l'éternel retour de Nietzsche, et non sur un retour éventuel au Japon, pays d'enfance et de prédilection d'Amélie Nothomb. Sur Babelio, d'aucuns ont décrié ce roman. Moi, je l'ai aimé, car j'aime cette légèreté apparente de l'autrice qui n'est pas sans rappeler Mozart en musique.

Nothomb, Amélie. La nostalgie heureuse. Albin Michel, 2013

Accompagnée par une équipe de la télévision française, Amélie retourne au Japon pour un court séjour. Au téléphone, elle a parlé avec Rimri, son ex financé japonais. Elle a aussi parlé avec Sishio-san, sa nounou qui a pris soin d'elle jusqu'à l'âge de cinq ans alors que son père était ambassadeur de Belgique au Japon. Elle n'y est pas retournée depuis 16 ans, et ça la terrifie. Comme toujours chez cette écrivaine, le roman se bâtit autour d'un concept. Dans celui-ci, c'est Natsukasshii qui, en japonais, désigne la nostalgie heureuse. La nostalgie triste n'est pas une notion japonaise. À la fin de ce séjour d'à peine quatorze jours, dans l'avion qui la ramène à Paris, elle voit le mont Everest de son hublot. Tant de beauté, tant de grandeur, met fin à toute tristesse. J'ai lu L'impossible retour (2024) avant celui-ci, mais il participe de la même thématique : le Japon, la nostalgie, les départs…

Nothomb, Amélie. Premier sang. Albin Michel, 2021

Dans ce roman, l'autrice rend hommage à son père en évoquant, dans un style qui tient souvent du conte, la vie de son père, mort en 2020, pendant les vingt-huit premières années de sa vie, jusqu'à une prise d'otage au Congo, récemment indépendant. Le titre du roman vient du fait que Patrick, son père, s'évanouissait à la vue du sang. Le style léger et l'originalité dans le traitement du sujet sont la marque de cette écrivaine. Ce roman, véritable hommage au père, est magnifique.

Nothomb, Amélie. Les prénoms épicènes. Albin Michel, 2018

Claude rencontre Dominique à Brest, l'épouse et l'emmène à Paris. Il monte une société, réussit sa vie professionnelle et a une fille. Sauf qu'il ignore sa femme et il n'aime pas sa fille prénommée Épicène en l'honneur de Ben Jonson (1572-1637). Alors pourquoi cette vie ? Je ne peux le révéler sans nuire à ceux et celles qui liront ce roman. Mettons que tout tourne autour du concept de to crave, ce qui signifie avec un besoin éperdu de. Une vie qui repose entièrement là-dessus. Une vie gâchée, bien entendu. Ce roman à l'allure d'un conte vaut le détour. Et Épicène a le dernier mot.
Bandes dessinées

Ceppi, Daniel. Stéphane Clément, chroniques d'un voyageur. Les Humanoïdes Associés, c1978, 2017. 15 vol.

Ces quinze volumes racontent le parcours d'une jeune homme, ayant commis une bêtise à Paris, qui se retrouve à mener une carrière d'aventurier international. Passionnant pour les dessins très réalistes villes et paysages du monde, notamment de l'Asie centrale, mais moins crédible par la suite. Une œuvre à découvrir, somme toute.


Pierre Rivet

Bélisle, Mathieu. Une brève histoire de l’espoir. Lux, 2025

L’auteur est professeur de littérature au Collège Brébeuf et essayiste. Une brève histoire de l’espoir est son plus récent opus. En 197 fragments, d’une phrase à une ou deux pages, répartis sur cinq chapitres, Mathieu Bélisle analyse notre rapport à l’espoir à travers l’histoire. En ces temps troubles, il est bon de rappeler que le pire n’est pas inéluctable, et que notre tâche est d’imaginer la suite plutôt que de craindre la fin. Un essai érudit sans être verbeux, plus tonifiant que lénifiant, qui nous indique que si l’espoir est aussi vital que l’air, à trop espérer, nous risquons de tomber dans le désespoir ou pire l’apathie. À lire !

Leblanc, Perrine. Petite nature. Éditions Marchand de feuilles, 2025

Après avoir écrit trois romans qui eurent un grand succès, L’homme blanc, Malabourg et Gens du nord, Perrine Leblanc nous revient avec un récit, à la fois carnet de souvenirs, trousse de survie, essentiels du quotidien en Gaspésie à un jet de pierre de la mer. Des sujets comme le thé vert, le tricot, les pierres, le chocolats au lait, les chats, bref un ensemble de sujets qui, normalement, devraient me passer cent pieds au-dessus de la tête, mais qui, transformés, par la finesse de son écriture, deviennent ensorcelants. Ce livre me fait un peu penser à La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules de Philippe Delerm. Lecture aussi agréable qu’apaisante.

Maalouf, Amin. Les identités meurtrières. Grasset/Le livre de poche, 1998

L’écrivain franco-libanais jette un regard critique sur les diverses formes d’identités: quelles soient nationale, culturelle, religieuse, ethnique, de genre, de sexualité ou de couleur de peau. Prônant une approche plus humaniste et universaliste de cohabitation entre les différences, l’auteur n’ignore toutefois pas les réticences compréhensibles face à l’uniformisation du monde, et l’influence pernicieuse du colonialisme, du racisme, du sexisme, et autres préjugés, qui entraînent des réactions de défense normales de la part des groupes ostracisés. Ce référant à son expérience personnelle, à l’histoire, la philosophie, l’auteur, dans une langue claire et précise, décortique de quelle manière la mondialisation exacerbe les comportements identitaires, et de quelle manière elle pourrait un jour les rendre moins meurtriers. Écrit en 1998, ce livre n’a pas pris une ride, et est toujours plus d’actualité en ces temps de replis identitaires où l’Autre est de plus en plus perçu avec méfiance, sinon haine, comme un danger pour un « nous » imprécis et fabriqué. Un livre essentiel !

Mercier, Samuel. Les mauvais jours finiront : Hommage aux indésirables. Lux, 2025

Samuel Mercier est prof de littérature au Cégep Saint-Laurent et auteur du Père Duchesne, une infolettre à succès à laquelle je vous invite à vous abonner (c’est gratuit). Dans ce livre il rend un hommage aux indésirables : des vieillards qui sont morts abandonnés dans les couloirs des CHSLD pendant la pandémie, aux épinettes et aux Innus de la Manicouagan, en passant par les pêcheurs de la Gaspésie et les boxeurs qui fréquentent les salles de boxe du quartier St-Michel. Ce livre explore des lieux tantôt communs, tantôt secrets dans lesquels des individus survivent dans un monde où tout est devenu jetable, y compris les êtres humains. Avec un style ravageur à la Pier Paolo Pasolini et un amour total pour les laissés pour compte, Samuel Mercier prend parti pour la joie et la critique dans un monde qui s’effrite.

Scheidler, Fabian. La fin de la mégamachine : Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement. Seuil/Anthropocène, 2020

Depuis une cinquantaine d’années que je lis des livres sur la critique du capitalisme, que ce soit par le biais de la sociologie, de la philosophie, des sciences politiques ou de l’histoire, j’ai découvert plusieurs livres et auteurs intéressants. Mais il y a toujours place à des découvertes, ce qui est le cas avec ce livre de l’allemand Fabian Scheidler. Je n’hésiterais pas à conseiller ce livre majeur à toute personne s’intéressant à comprendre où en est notre société et comment elle s’y est rendue. Une analyse claire et facilement compréhensible, combinant histoire sociale, économique, technologique et même philosophique, de forces politiques et techniques nées il y a cinq milles ans et renforcées par cinq siècles de capitalisme et qui aboutissent aux désastres économiques, environnementaux et politiques que connaît notre 21ème siècle. Ce livre, volumineux mais passionnant, qui se lit comme un thriller, est suivi d’une bibliographie imposante ainsi que d’une chronologie. Un must !


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