Amélie Nothomb: Le Voyage d'hiver
Daniel Ducharme | Romans francophones | 2026-05-01
Il n'est pas facile de rédiger des notes de lecture sur les romans d'Amélie Nothomb. Pas facile parce que je crains toujours d'en dévoiler un peu trop, ce qui rendrait la lecture inutile pour ceux et celles qui souhaitent suivre pas à pas une intrigue. Les romans de l'écrivaine belge partent souvent d'une idée, d'une étincelle, qu'elle élabore par la suite. Révéler la trame revient à détruire l'effet de surprise. Sans doute est-ce pour cela que je ne lis jamais ce que d'autres ont écrit sur un ouvrage avant de le lire. J'aime aborder un livre avec un regard vierge de tout préjugé.
Le Voyage d'hiver débute à l'aéroport Charles-de-Gaulle à Roissy alors qu'un homme s'apprête à faire sauter un avion. Assis sur un banc, il rédige dans un carnet ses derniers moments. L'homme s'appelle Zoïle. Ce prénom est celui d'un sophiste qui critiquait Homère. Ses parents ont eu une bien drôle d'idée… Surtout que le jeune homme, âgée d'à peine 15 ans, s'est enfermé pendant neuf jours dans un chalet pour traduire l'œuvre Homère. Ce passage rappelle d'ailleurs un épisode de la vie de l'écrivaine qui s'est prêtée à cet exercice dans sa jeunesse.
Revenons au narrateur. Il est inspecteur en isolation et en chauffage pour une société d'État. Un jour, il se rend chez Aliénor Malèze, une écrivaine qui vit dans un appartement sans chauffage avec une jeune femme autistique. En sortant de chez elle, Zoïle va se procurer un de ses livres. Il est subjugué par cette femme. Sauf qu'Aliénor n'est pas la jolie femme qu'il croyait, mais celle qui souffre d'une étrange maladie. Les deux femmes habitent ensemble. La jolie fille s'appelle Astrolabe, et le narrateur en tombe immédiatement amoureux. Dans les semaines suivantes, il commence à fréquenter Astrolabe, mais toujours en présence d'Aliénor. De ce fait, il vit une grande frustration qu'il a de plus en plus de difficulté à contenir. Il voit néanmoins les deux femmes tous les jours, car Astrolabe ne peut répondre à sa demande en raison de son dévouement total à Aliénor. L'amour prend parfois d'étranges couleurs sous la plume d'Amélie Nothomb. D'où cette citation : "J'ignore ce qu'est la réussite d'une histoire d'amour, mais je sais ceci : il n'y a pas d'échec amoureux". En effet, il n'y a pas d'échec car éprouver le sentiment amoureux s'avère déjà une réussite en soi. Et je ne peux que lui donner raison, à Zoïle…
Mais cet amour ne réussit pas à s'incarner dans une expérience charnelle. Un jour, Zoïle apporte des champignons hallucinogènes aux deux femmes. Sur deux chapitres, l'autrice raconte ce trip et, ce faisant, elle semble presque faire l'apologie de cette substance. S'ensuit une longue description de l'état hypnotique qui s'empare des deux femmes et du narrateur. C'est au cours de celui-ci qu'Astrolabe révèle à Zoïle certaines informations sur une construction de Paris - que nous ne nommerons pas pour ne pas dérouter le lecteur. C'est à partir de là que germe, dans l'esprit du narrateur, son acte "terroriste".
Le roman se termine là où il a commencé : à l'aéroport de Roissy. Zoïle est prêt. Il s'apprête à monter dans l'avion. Ainsi peut commencer son Voyage d'hiver, annonçant le printemps à venir.
Depuis l'automne 2025, j'ai lu plus de dix romans d'Amélie Nothomb. Récemment, j'ai rédigé une note de lecture sur Les prénoms épicènes. Même si tous ses livres ne m'emballent pas tout autant, j'ai l'intention de continuer la lecture de son œuvre jusqu'à ce ce qui ne me reste plus rien à lire d'elle. Chose certaine, Le Voyage d'hiver, dont le titre fait référence à Wintereise de Schubert, se classe parmi les bons romans de l'écrivaine belge. Allez-y sans crainte.
Nothomb, Amélie. Le Voyage d'hiver. Albin Michel, 2009