Claudine Bourbonnais. Le destin c'est les autres. Québec-Amérique, 2023
Daniel Ducharme | Romans québécois | 2026-12-01
Claudine Bourbonnais est mieux connue comme chef d'antenne du week-end à Radio-Canada que comme écrivaine. Elle publie un premier roman en 2015, Métis Beach, chez Boréal. Je ne l'ai pas lu, je l'admets. À la bibliothèque de mon quartier, je suis tombé par hasard sur Le destin c'est les autres, paru juste après la Pandémie. Le quatrième de couverture m'ayant interpellé, je l'ai emprunté. J'ai toujours trouvé que cette dame avait beaucoup de classe. Puisque je n'ai pas le plaisir de la connaître, et que son métier l'oblige à une certaine réserve, je me contente de cette impression favorable.
Ce récit - j'ignore si l'on peut qualifier cet ouvrage de roman - raconte trois épisodes de la vie de l'autrice, chacun correspondant à une partie distincte. La première se déroule à Durham (Angleterre) en 1988, alors que Claudine termine un diplôme de deuxième cycle en études arabes. La deuxième nous transporte au Caire en 1989, lors d'un séjour de six semaines consacré à l'apprentissage de l'arabe moderne. Enfin, le troisième se déroule à Londres en avril 2006 où la narratrice retrouve ses anciens camarades de Durham à suite de révélations sur Marwan, un étudiant palestinien qu'ils ont côtoyé à l’époque.
En première partie, la narratrice vit dans une résidence de l'Université de Durham, donc. Dans la petite ville, où les habitants du coin et les étudiants se côtoient sans vraiment se fréquenter - distinction sociale oblige -, une jeune employée d'une boutique de parfumerie (Body Shop) se laisse entraîner un soir par des étudiants en commerce jusqu'à la lisière de la ville. Plutôt jolie, elle semble consentante, même s'il est difficile de mesurer jusqu'à quel point. Dans un parc, elle trébuche sur une pierre et se fracasse le crâne. Les jeunes qui l'accompagnent prennent la fuite au lieu de lui porter secours. Ils prétendent ensuite avoir croisé une bande d'Arabes au comportement agressif. Il n'en faut pas plus pour enflammer les esprits.
Le lendemain matin, attisée par la curiosité, et malgré sa peur, la narratrice se rend sur les lieux du drame, tentant de comprendre ce qui a pu se passer. En rentrant à la résidence, elle rencontre Philips, un étudiant, qui lui parle de Marwan, un collègue palestinien inscrit comme elle au cours d'arabe. Des gens - des policiers, ou peut-être des agents des services secrets - seraient venus l'interroger. La narratrice est perplexe. S’agit-il de racisme envers un Arabe, cible facile pour les habitants du coin ?
Puis la narratrice semble oublier Marwan, même si sa présence plane toujours. L’épisode de Durham se conclut lors de la soirée de graduation de Paul, l’ami de la narratrice. Dans le récit se reflète bien l’atmosphère de la fin des années 1980 : le mur de Berlin sur le point de tomber, la fin imminente de l’Apartheid, le réveil ouvrier en Pologne, l’effondrement annoncé de l’Union soviétique, la chute des dictatures de l’Est. Mais tout optimisme a sa contrepartie, car on ne peut ignorer les années Thatcher, les hooligans, la violence des skinheads et du mouvement punk, la grève des mineurs — la plus longue du XXᵉ siècle selon l’autrice —, le désarroi des familles, la pauvreté, la mondialisation — qui signifie surtout la délocalisation industrielle vers l’Asie et le Mexique. En 2025, on mesure les dégâts de tout cet optimisme…
La deuxième partie du récit relate le séjour linguistique de six semaines au Caire. Hébergée par un ami de son père, la narratrice livre ses impressions sur l'Égypte de 1989, multipliant les rencontres, notamment avec deux journalistes - un Américain et un Allemand - ainsi que deux Égyptiens - un homme de théâtre et un médecin. Une conversation sur le toit-terrasse d'un hôtel devient l'occasion de réflexions sur ce pays comme sur son propre avenir. À vingt-quatre ans, même issue d’un milieu privilégié, elle n’échappe pas au doute : « L’idée de la mort est effrayante quand la vie n’a pas livré toutes ses promesses » (p. 71). En écoutant ses deux compagnons discuter, elle comprend ce qu’elle veut faire de sa vie : devenir comme eux, devenir journaliste.
La troisième partie nous projette dix-sept ans plus tard. En avril 2006, alors qu'elle travaille comme chef d'antenne à Radio-Canada, Claudine reçoit un étrange courriel, sans doute envoyé par Paul. Elle apprend que Marwan est devenu un terroriste palestinien depuis 1995, peut-être même avant, et qu'il est recherché par le FBI. Elle est stupéfaite… Après un long passage consacré à sa vie personnelle avec son mari Gilles, journaliste aux nouvelles internationales pour la radio, elle décide de s'envoler pour Londres afin de retrouver ses anciens camarades : Paul, Alex, Philip et Christine. Tous occupent désormais des postes importants dans la société britannique, allant de député travailliste à agent des services secrets. La rencontre, dans un club privé, se déroule sous haute tension. Des photos circulent où Marwan apparaît en leur compagnie. En Angleterre, des journalistes sans scrupules pourraient facilement établir des liens douteux. Tout finira par s’arranger, mais Claudine, comme les autres, reste troublée. Comment ont-ils pu vivre deux ans aux côtés d’un homme responsable de centaines de morts sans rien soupçonner ? À l’époque, ils avaient cru à une accusation raciste liée à l’affaire du Body Shop. Claudine ressent même une forme de culpabilité : auraient-ils pu empêcher la suite — les attentats, le 11 septembre, etc. ? Mais personne ne pouvait savoir, lui rappelle son mari. En 1988, l’islamisme n’en était qu’à ses balbutiements. Le récit se termine à Londres, alors que Claudine s’apprête à retrouver l’homme qu’elle aime et qui, laisse-t-elle entendre, mourra bientôt.
Ce récit a éveillé en moi une certaine nostalgie. Pendant les sept années que j’ai passées aux Comores et au Cap-Vert, j’ai multiplié les rencontres, à la différence près que j’avais dépassé la trentaine et que j’étais terriblement inquiet pour mon avenir à mon retour au pays. Deux parcours très différents, malgré des points communs, comme cette ouverture au monde, cette façon d’avancer sans toujours oser affronter nos démons. L’écriture de Claudine Bourbonnais est fine et précise. Son style, sobre et élégant. Je l’aime bien, cette dame. Je me reconnais en elle. Elle est partie étudier deux ans en Angleterre pour faire de sa vie un événement inattendu, écrit-elle. Je suis parti deux ans aux Comores — la même année qu’elle, en 1988 — pour la même raison. Je me sens en communion avec l’autrice, même si nos vies ont pris des trajectoires très différentes par la suite.
Une parole de sagesse avec laquelle je suis en parfaite résonance :
Nous étions encore à un âge où l'on scénarise les chapitres à venir de notre existence avec la certitude que le bonheur se trouvera dans cette vie fantasmée. Pour un jour comprendre que c'est dans l'acceptation de nos réalités et de leur désarmante banalité qu'il nous faudra apprendre à être heureux. (p. 56)
Ce récit aurait pu devenir un roman beaucoup plus imposant. Mais il s'agit d'un récit basé sur des faits réels, et non d'une saga de politique-fiction. Un récit intimiste qui a résonné en moi, me rappelant ces années où je multipliais les rencontres, où tout semblait possible. Certes, nous ne venons pas du même milieu, et nos chemins n'auraient pas pu se croiser. Mais la littérature a le pouvoir d'établir un lien entre l'écrivain et son lecteur. Et c'est exactement ce qui s'est produit pour moi avec Le destin c'est les autres. Une belle réussite.
Bourbonnais, Claudine. Le destin c'est les autres. Québec-Amérique, 2023