Amélie Nothomb: Les prénoms épicènes (2018)
Daniel Ducharme | Romans francophones | 2025-12-01
Les prénoms épicènes est le neuvième roman d’Amélie Nothomb que j’ai lu depuis septembre dernier. Avant cela, mes seules incursions dans son œuvre remontaient à Stupeur et tremblements (1999) et Métaphysique des tubes (2000), lu quelques mois plus tard. Deux lectures marquantes, mais qui n’avaient pas suffi à m’ancrer durablement dans son univers, même si je m'étais donné la peine de rédiger une note de lecture sur Stupeur et tremblements.
Pourquoi revenir à cette romancière belge aujourd’hui ?
C’est une amie chère, récemment endeuillée, qui m’a parlé de Psychopompe, un roman qui aborde deux thèmes qui m'interpellent depuis longtemps : l’écriture et la mort du père. Sa recommandation m’a poussé à lire ce roman. Par la suite, j’ai enchaîné avec cinq autres ouvrages, dont Les prénoms épicènes, qui m’ont permis de redécouvrir la voix singulière d'Amélie Nothomb. Vous trouverez au bas de cette note de lecture une brève présentation de chacun. J'aurais pu rédiger une note sur n'importe lequel de ces romans, mais j'ai décidé de m'arrêter à ma lecture la plus récente : Les prénoms épicènes. En voici un résumé succinct, aussi dépouillé que le style de la romancière belge.
Après s'être fait plaqué par Reine, Claude rencontre Dominique à Brest, l'épouse et l'emmène à Paris. Il monte une société, réussit sa vie professionnelle et a une fille. Sauf qu'il ignore sa femme et n'aime pas sa fille. Ses parents l'ont prénommée Épicène en l'honneur de Ben Jonson (1572-1637), un dramaturge contemporain de Shakespeare. Pourquoi Claude a-t-il choisi une vie qu'il n'aime vraisemblablement pas ? Pourquoi n'aime-t-il pas sa fille ? Je ne peux le révéler sans nuire à ceux et celles qui liront ce roman. Mettons que tout tourne autour du concept de to crave, ce qui signifie avec un besoin éperdu de. Une vie qui repose entièrement là-dessus. Une vie gâchée, bien entendu. Mais dans ce roman qui a l'allure d'un conte, Épicène a le dernier mot. C'est tout ce que je peux dire. Lisez ce roman qui vaut le détour.
Un passage qui m'a particulièrement plu, sans doute parce que j'ai vécu aux Comores (le cœlacanthe vit dans les eaux profondes des Comores), concerne le moment où, au téléphone, Claude bousille la relation amicale entre Samia et sa fille. Épicène considère qu'elle est morte ce jour-là, à l'âge de onze ans, le 19 novembre 1985. Elle vient de perdre sa meilleure amie.
« Il existe un poisson nommé cœlacanthe qui a le pouvoir de s'éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile : il se laisse gagner par la mort en attendant les conditions de sa résurrection. Sans le savoir, Épicène recourut au stratagème du cœlacanthe. Elle commit ce suicide symbolique qui consiste à se mettre entre parenthèses. Ce meurtre invisible est beaucoup plus fréquent qu'on ne le croit. Comme on ne l'identifie pas pour ce qu'il est, on y voit en général un signe avant-coureur de l'adolescence. » (p. 71-72)
À partir de ce jour, Épicène n'a plus de vie sociale, même si elle continue d'obtenir d'excellents résultats à l'école. Claude manipule alors Dominique, sa femme, pour qu'elle se rapproche d'une autre femme. Et c'est là que le dénouement vient.
Je ne suis pas certain que Les prénoms épicènes soit le plus grand roman d'Amélie Nothomb, mais il reflète son style alerte et dépouillé, et se lit avec plaisir. Comme dans chacun de ses ouvrages, l'autrice part d'une idée, voire de deux ou trois idées, à partir de laquelle elle bâtit son intrigue. Généralement, ses romans se lisent très vite, souvent en moins de deux jours. Les prénoms épicènes ne fait pas exception à la règle.
Nothomb, Amélie. Les prénoms épicènes. Albin Michel, 2018
Résumés succincts de mes Lectures de romans d'Amélie Nothomb depuis septembre 2025 :
Nothomb, Amélie. Les Aérostats. Albin-Michel, 2020
Les Aérostats, concept renvoyant aux montgolfières, se lit d'une seule traite, faisant moins de 180 pages en version papier. Comme toujours, le style de l'écrivaine belge est fluide et léger. Dans ce roman, la narratrice (Ange) donne des cours particuliers de littérature à Pie, un gosse de riche ayant des parents bizarres. Le tout sert sans doute de prétexte à parler de littérature, notamment de Homère, Stendhal, Kafka, Radiguet, etc. Un roman très agréable à lire, même si nous sommes loin de la profondeur de Psychopompe.
Nothomb, Amélie. Biographie de la faim. Albin-Michel, 2004
Amélie Nothomb part toujours d'une idée ou d'un concept pour écrire ses romans, la plupart du temps à forte consonance autobiographique. Dans Biographie de la faim, elle repasse toute sa vie en la décrivant sous l'angle de la faim. Faim de nourriture, bien entendu, mais aussi faim de toutes choses, notamment de connaissance. Elle aurait pu aussi intituler son roman Cartographie de la faim, voire Atlas de la faim. Fille d'un ambassadeur, elle a grandi dans de nombreux pays, notamment au Japon, en Chine, aux États-Unis, au Bangladesh, au Laos, et sans doute dans quelques autres, je ne sais plus trop bien. À l'instar de Psychopompe, Biographie de la faim est une réussite complète. À lire.
Nothomb, Amélie. Le crime du comte Neville. Albin Michel, 2015
Le comte Neville est issu d'une vieille noblesse de Belgique. Comme il se doit, il est ruiné, et doit vendre son château dans les Ardennes. Avant de le faire, il offre une dernière réception, un garden-party. Auparavant, une voyante lui annonce qu'il tuera un invité, ce qui risque de gâcher sa sortie... Sa fille Sérieuse, son troisième enfant, s'offre en sacrifice. Une enfant taciturne et mal dans sa peau. Heureusement, tout est bien qui finit bien, et on ne peut s'empêcher de sourire en lisant les dernières lignes de ce roman qui tient à la fois du conte que de la tragédie grecque. Un ravissement.
Nothomb, Amélie. L'impossible retour. Albin Michel, 2024
En compagnie de son amie Pep, la narratrice effectue un voyage de deux semaines au Japon, un pays dans lequel elle n'est pas retournée depuis une trentaine d'années, un pays qui rappelle son père à sa mémoire, entre autres choses. Ce roman, plutôt léger au début, acquiert de la profondeur par la suite et là, comme toujours, on a droit à des pages magnifiquequement écrites, notamment sur le Kenshô, le signe de l'illumination provisoire répertoriée par le zen. Quant au titre de l'ouvrage, il fait référence à l'éternel retour de Nietzsche, et non sur un retour éventuel au Japon, pays d'enfance et de prédilection d'Amélie Nothomb. Sur Babelio, d'aucuns ont décrié ce roman. Moi, je l'ai aimé, car j'aime cette légèreté apparente de l'autrice qui n'est pas sans rappeler Mozart en musique.
Nothomb, Amélie. Premier sang. Albin Michel, 2021
Dans ce roman, l'autrice rend hommage à son père en évoquant, dans un style qui tient souvent du conte, la vie de son père, mort en 2020, pendant les vingt-huit premières années de sa vie, jusqu'à une prise d'otage au Congo, récemment indépendant. Le titre du roman vient du fait que Patrick, son père, s'évanouissait à la vue du sang. Le style léger et l'originalité dans le traitement du sujet sont la marque de cette écrivaine belge. Ce roman, véritable hommage au père, est magnifique.
Nothomb, Amélie. Les prénoms épicènes. Albin Michel, 2018
Claude rencontre Dominique à Brest, l'épouse et l'emmène à Paris. Il monte une société, réussit sa vie professionnelle et a une fille. Sauf qu'il ignore sa femme et il n'aime pas sa fille prénommée Épicène en l'honneur de Ben Jonson (1572-1637). Alors pourquoi cette vie ? Je ne peux le révéler sans nuire à ceux et celles qui liront ce roman. Mettons que tout tourne autour du concept de to crave, ce qui signifie avec un besoin éperdu de. Une vie qui repose entièrement là-dessus. Une vie gâchée, bien entendu. Ce roman à l'allure d'un conte vaut le détour. Et Épicène a le dernier mot.
Nothomb, Amélie. Psychopompe. Albin-Michel, 2023
Un très bel ouvrage de la célèbre écrivaine belge. Tout tourne autour de la métaphore de l'oiseau qui, dans plusieurs mythologies, joue le rôle de psychopompe, c'est-à-dire de celui qui est chargé d'accompagner les âmes jusqu'à leur repos ultime. Un roman qui parle beaucoup de la mort, mon sujet de prédilection… mais qui parle aussi beaucoup d'écriture puisque le slogan du livre est : "Écrire c'est voler." Bref, un roman particulier que je trouve très inspirant, qu'on veuille écrire ou non.
Nothomb, Amélie. Soif. Albin-Michel, 2019
Soif est un long monologue de Jésus-Christ en personne. Une vision allégorique du personnage. Cet ouvrage n'a pas eu le même écho que Psychopompe, mais il y est aussi beaucoup question de la mort. Contrairement à ce qu'on peut en lire sur le Web, j'estime qu'il s'agit d'un roman léger, tout à fait dans les cordes du style de l'écrivaine. Sa réflexion sur la soif, désire et satisfaction ultimes, vaut le détour.