Yann Fourny : Dans la nuit arctique - La tragédie de l’expédition Ellesmere
Daniel Ducharme | Romans québécois | 2025-11-01
Yann Fourny a écrit un premier roman d'une qualité irréprochable. Est-ce un roman ? Sur la couverture, l'éditeur a préféré le qualifier de récit, ce qui est sans doute plus approprié au contenu. En effet, la majeure partie de la Dans la nuit arctique est la retranscription d'un journal de bord rédigé par un explorateur anglais - Erwin Inglefield - que Yann Fourny a trouvé au Nunavut en 2019, un explorateur - soulignons-le - dont l'existence est incertaine… car il n'a pas été possible d'identifier le manuscrit hors de tout doute raisonnable. Mais comme l'écrit Yann Fourny en conclusion de son ouvrage, l'absence de preuve n'en constitue pas une. Même si l'auteur, pilote d'avion médical dans le Grand Nord canadien, ne peut garantir l'authenticité du document, la datation du carnet, elle, ne peut être mise en doute.
Dans la nuit arctique, donc, Yann Fourny nous offre la lecture de la retranscription du journal de bord qu'il a trouvé dans un cairn en 2019, à quelques kilomètres d'un village du Nunavut appelé Pond Inlet (Mittimatalik pour les Inuits). Ce journal décrit pas à pas la tragédie annoncée de cette expédition destinée à cartographier l'île de Ellesmere, une île immense située au nord-ouest du Groenland et qui constitue la zone habitée la plus septentrionale du monde. Cette terre désolée fait partie intégrante de l'Arctique canadien et, administrativement, relève du Territoire du Nunavut. Cette expédition, composée de cinq explorateurs et de deux Inuits, se serait déroulée en 1908-1909. D'emblée nous savons que personne n'en est ressorti vivant. L'auteur du carnet est Erwin Inglefield, le neveu supposé d'un autre explorateur de l'Arctique, Edward Inglefield (1820-1894). Le fait qu'Inglefield cite de nombreuses personnes ayant existé sème le doute autant chez l'auteur que chez le lecteur sur l'authenticité du document.
Le journal, partie centrale du roman, est encadré par deux parties distinctes. Dans la première, l'auteur décrit la mise en contexte de l'exploration de l'Arctique. En effet, de nombreuses explorations scientifiques de découverte de l'Arctique ont eu lieu au tournant du 20e siècle. Certains recherchaient le passage du nord-ouest, comme Franklin, ce qui a donné le très beau roman de Dominique Fortier, De l'usage des étoiles. D'autres n'avaient pour but que d'être le premier homme à avoir atteint le pôle nord. Plusieurs y ont laissé leur vie, en raison notamment des conditions extrêmement difficiles de l'Arctique (nuit d'encre, froid extrême, dangerosité de la faune, incapacité de se nourrir, etc.). Et dans la deuxième partie, celle qui fait suite à la lecture du journal de bord, l'auteur résume ses recherches destinées à authentifier le carnet ou, du moins, la vraisemblance du récit d'Erwin Inglefield.
La lecture du carnet, je vous le garantis, est passionnante en soi, peu importe son authenticité historique. Rappelons toutefois que la datation, elle, ne peut être mise en doute, ce qui signifie qu'une personne, que ce soit Erwin Inglefield ou une autre, a bel et bien rédigé ce carnet. Pourquoi l'a-t-il placé dans un cairn, cet amas de pierre destiné à marquer le passage d'une personne ou d'un groupe de personnes ? C'est la grande question à laquelle Yann Fourny tente de répondre en troisième partie de son ouvrage.
Une citation du journal de bord à l'auteur incertain :
Nous ne ressemblions plus aux fiers aventuriers qui avaient posé le pied dans cette baie. Ni physiquement ni moralement. Nous nous étions transformés en créatures dépourvues d’espoir et de compassion, attendant une hypothétique délivrance. Mais arriverait-elle seulement ? Je n’aspirais plus qu’à quitter définitivement l’Arctique, laissant à d’autres, plus inconscients que moi, le soin d’en poursuivre l’étude. Avons-nous donc renoncé à notre humanité pour laisser partir ainsi celui qui, il y a encore si peu de temps, était notre ami ?
Deux citations de Yann Fourny pour terminer ce compte rendu :
Si rares sont les endroits sur terre qui peuvent encore conserver un tel secret, l’Arctique est de ceux-là. Voilà pourquoi il fascine et terrifie à la fois. Implacable, il récompense ou châtie à sa guise le modeste comme l’orgueilleux. Le froid est sa règle, le blizzard, sa punition. Et nul ne se soustrait à ses lois.
Telle avait peut-être été la tragédie de ces hommes, telle serait bien sûr celle de bien d’autres. Face à l’abysse de l’oubli, il n’y a pas de honte à avoir le vertige. Les grands mystères demeurent et résistent à l’épreuve du temps. Ils survivent aux explorateurs et à leurs récits. Ils survivent à l’humanité tout entière. Ces histoires-là sont le terreau de nos rêves et de notre imagination. Les certitudes, elles, ne sont le luxe que des hommes qui ne quittent jamais l’ordinaire.
Dans la nuit arctique, certes, est un ouvrage atypique, le genre de livre qu'on ne sait où classer dans sa bibliothèque. L'éditeur Leméac l'a mis dans sa collection "roman". Alors, lisons-le comme un roman sans trop nous poser de question. À mon humble point de vue, il s'agit d'une lecture passionnante et enrichissante. Passionnante parce qu'on suit avec un brin d'anxiété la trame du récit de cet explorateur qui s'enfonce dans l'abîme de la nuit arctique. Enrichissante parce que, en lisant Dans la nuit arctique, vous en apprendrez un peu plus sur ce continent et, si vous êtes canadien, sur votre pays.
Avec notre regard occidental discutant à l'abri du monde dans un café de Montréal, de Bruxelles ou de Paris, nous jugeons parfois de haut ces explorateurs qui, en quelque sorte, ont préparé le terrain à la colonisation par de grandes puissances européennes. Mais la morale ne pèse pas très lourd face à la marche du Temps. Personnellement, je ne peux m'empêcher d'admirer ces hommes et ces femmes qui ont risqué leur vie pour accroître nos connaissances. Au tournant du 20e siècle, cette aventure était tout simplement passionnante.
Un dernier mot avant d'achever cette note de lecture un peu trop longue. En parcourant le Web, je n'ai trouvé aucune critique de cet ouvrage dans les journaux du Québec. Je trouve regrettable cette absence, car le roman de Yann Fourny mérite le détour et, franchement, il en vaut mieux d'autres dont les journalistes nous rabâchent les oreilles.
Fourny, Yann. Dans la nuit arctique : La tragédie de l’expédition Ellesmere. Leméac, 2022