Lawrence Durrell : Le Quatuor d'Alexandrie
Daniel Ducharme | Romans anglo-américains | 2010-12-01
Longtemps je me suis demandé si j’oserais rédiger une note de lecture sur Le Quatuor d’Alexandrie, une œuvre immense, une somme de quatre romans rédigés entre 1957 et 1960 et réunis en un seul volume dans cette collection du Livre de Poche. Après réflexion, je me suis dit: pourquoi pas? Après tout, qui a vraiment lu Le Quatuor d’Alexandrie jusqu’au bout ? Car à l’instar d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, tout le monde ou presque a déjà entendu parler de ce gros roman de 1000 pages, mais peu de gens l’ont lu, du moins au-delà des cinquante premières pages. Moi-même, à peine sorti de l’adolescence, je me souviens qu’une copine lisait Justine – le roman d’ouverture du Quatuor. Elle m’en avait alors parlé en ces termes : « Un magnifique roman d’amour à quatre voix ». À vingt ans, l’idée de lire un roman d’amour, un autre de plus, ne me disait rien qui vaille, de sorte que je laissai tomber ce projet de lecture. Un peu plus tard, au début des années 1980, j’entendis parler de Lawrence Durrell pour la deuxième fois alors que je me trouvais plongé dans la lecture du triptyque d’Henry Miller, La crucifixion en rose, une œuvre sublime qui marqua le début de mon âge adulte. Je fus surpris alors d’apprendre que Miller se lia d’amitié avec un Anglais, grandi à l’ombre des ambassades, qui écrivait des romans d’amour… Sans aller plus loin, je passai outre, imbu des stupides préjugés qui empoisonnèrent ma jeunesse. Et voilà que, vingt-cinq ans plus tard, je découvre enfin Le Quatuor d’Alexandrie, une œuvre magistrale dont je vous résume les quatre romans – Justine, Balthasar, Mountolive et Cléa – dans les lignes qui suivent.
Justine – Dans le roman d’ouverture du Quatuor, le narrateur, un Anglais qui répond au nom de Darley, se souvient d’Alexandrie et, se souvenant, cherche à comprendre ce qu’il a vécu, confrontant ses souvenirs avec le journal que lui a laissé Justine, sa maîtresse, mais aussi l’épouse de Nessim, lui-même père biologique de la fille de Melissa, sa compagne morte de la tuberculose. Le narrateur fait donc œuvre de mémoire, tranquillement installé sur une île grecque avec l’enfant de Melissa. Le point de vue est celui du narrateur qui, bien entendu, ne sait pas tout, mais néanmoins présente tous les personnages du roman: les frères Hosnani (Nessim et Narouz), leur mère Leilla, Balthasar, Pombal, Scobie, Pursewarden et bien d’autres. Le lecteur, lui, comprend que Darley est épris de Justine dont il craint le mari, Nessim.
Balthasar – Le deuxième roman du Quatuor s’ouvre sur la visite de Balthasar sur l’île de Darley. Ayant eu accès au manuscrit de ce dernier, Balthasar le commente abondamment dans les marges et lui révèle ainsi un tout autre point de vue sur les événements. C’est ainsi que l’on apprend que Darley s’est fait manipulé par Justine et Nessim, tous deux impliqués dans un complot copte allant à l’encontre des intérêts de l’Angleterre en Égypte. Ce deuxième roman offre donc un nouvel éclairage sur le récit, notamment sur la personnalité de Justine et sur certains éléments forts, comme la scène macabre des enfants se prostituant dans un lieu sordide de la ville.
Mountolive – Ce troisième roman est le plus classique des quatre du point de vue de sa narration car, contrairement aux autres, le récit est plutôt linéaire. Il raconte l’histoire de Mountolive, jadis amant de Leïla, mère de Nessim, qui devient ambassadeur d’Angleterre en Égypte. Dans ce récit, Darley devient un personnage secondaire tandis que la famille Hosnani (Leïla et ses deux fils: Nessim et Narouz) prend une importance nouvelle. C’est dans ce roman aussi que Durell présente en détail le personnage de Pursewarden, l’écrivain torturé qui vit une relation ambiguë avec sa sœur aveugle, Liza.
Cléa – Avec ce dernier roman, Durrell refait de Darley le narrateur qui revient à Alexandrie après quelques années d’absence. Darley conduit la fille de Melissa chez Nessim, son père biologique, et se met en ménage avec Cléa. Les Hosnani, en disgrâce depuis que le pouvoir a déjoué leur complot, sont assignés à résidence sur leur terre loin de la ville. Justine, aigrie, ne cherche qu’à quitter le pays. Cléa est le roman de la mélancolie, de la fin d’Alexandrie comme ville ouverte, cosmopolite. Darley retourne sur son île grecque mais, à la fin, il prend la décision de s’installer en France, là où a déjà émigré Cléa.
Le Quatuor d’Alexandrie est un de ces romans qui relate les événements d’une époque, certes révolue comme toutes les époques, mais aussi d’un espace – la ville cosmopolite d’Alexandrie avant la Deuxième guerre mondiale. En effet, après la guerre, la coexistence paisible des différentes communautés n’est plus: la souveraineté arabo-musulmane se fait partout présente, marginalisant – en grande partie grâce aux manœuvres des anciens colonisateurs, à savoir les Anglais – les communautés coptes, grecques, juives, puis européennes. Conclusion, à la fin du récit, Cléa, amie du narrateur, choisit d’émigrer en France, tout comme Durrell lui-même, d’ailleurs, qui y terminera sa vie.
Je viens de résumer une œuvre qui, dans les faits, ne résume pas, notamment en raison de l’absence de linéarité du récit, C’est d’ailleurs ce qui rend la lecture du Quatuor d’Alexandrie si difficile. Le style de Lawrence Durrell est foisonnant, assez déroutant parfois, mais le lecteur assidu s’y laisse vite envoûter car l’auteur nous entraîne là où il veut, maîtrisant à la perfection le destin de ses personnages. Dans ce récit en boucle, les personnages sont uniques et multiples, comme une marguerite dans un champ de marguerites, d’où leurs différents points de vue sur des événements vécus par chacun d’eux. Le Quatuor d’Alexandrie reconstitue une parcelle d’existence qui, comme la vie elle-même, ne peut être comprise qu’à partir d’un kaléidoscope, laissant apparaître du même coup la fragilité de toute vérité.
Le Quatuor d’Alexandrie est un roman d’une très grande beauté, tant du point de vue de son style que de son contenu. Un roman qu’il faut lire avant de mourir, car il représente une occasion exceptionnelle de s’ouvrir au monde, de pénétrer une société révolue, de fréquenter des gens qu’on n’aura sans doute jamais l’occasion de fréquenter dans notre vie. En lisant Le Quatuor d’Alexandrie, on comprendra pourquoi seule la littérature est en mesure de donner accès à ces mondes que nous masquent les réseaux, ces agglomérats d’individus qui se ressemblent tous, qu’ils soient à Montréal, à Paris ou à Helsinski. En effet, seule la littérature nous permet de fréquenter des hommes et des femmes de toutes conditions, dans un axe spatio-temporel quasi infini. Et l’œuvre magistrale de Lawrence Durrell en constitue une magnifique illustration.
Lawrence Durrell a publié de nombreux romans et essais. Outre Le Quatuor d’Alexandrie (1957-1960), son œuvre la plus remarquable demeure Le Quintette d’Avignon, une suite de cinq romans publiés entre 1974 et 1985.
Lawrence Durrell, Le quatuor d’Alexandrie / traduit de l’anglais par Roger Giroux. Paris : LGF, c1957-1960, 2005 – (La Pochothèque).