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Adélaïde de Clermont-Tonnerre - Je voulais vivre

lec_clermont-tonnerre Je ne sais pas si vous êtes des fans d'Alexandre Dumas. Je ne parle pas de l'historien gauchiste québécois du même nom, qui sévit sur les réseaux sociaux, mais de l'écrivain français, métissé, né en 1802, et mort soixante-huit ans plus tard en 1870, et célèbre pour ses romans d'aventure Les trois mousquetaires et Le comte de Monte-Cristo, deux œuvres parmi les centaines qu'il a écrites ou co-écrites, car au moins deux de ses secrétaires — je ne vais pas employer le mot en "n", histoire d'éviter les frasques de l'autre Alexandre — auraient joué un rôle considérable dans la rédaction de ses livres. En ce qui me concerne, je suis un grand lecteur d'Alexandre Dumas. Plus jeune, j'ai lu ses œuvres les plus célèbres, et beaucoup d'autres par la suite, dont ses romans moins connus comme Georges, Le Capitaine Pamphile et Le Capitaine Paul.

Pourquoi je vous impose tout un paragraphe sur Alexandre Dumas ? Simplement parce que Adélaïde de Clermont-Tonnerre, une autrice française, a écrit un roman sur un personnage énigmatique des Trois mousquetaires : Anne de Breuil, alias Charlotte Backson, mieux connue sous le nom de Milady de Winter, une femme qui incarne à elle seule l'archétype de la femme fatale, l'empoisonneuse, la veuve noire, l'intrigante au service du Cardinal de Richelieu. Or, Adélaïde de Clermont-Tonnerre offre une tout autre image de Milady en racontant son histoire. Elle nous offre une vision renversante — renversante quasiment au sens propre puisqu'elle retourne la situation de manière à discréditer la version des mousquetaires.

Résumons la vie de Milady. Après la mort de sa mère, assassinée par ses oncles, Anne est recueillie par un bon prêtre qui la prend sous son aile. Elle n'a que six ans. Mais au bon prêtre succède un mauvais qui abuse d'elle. Son mariage avec Olivier de Fère (Athos) s'avère une période heureuse de sa vie, jusqu'à ce qu'il devienne fou de jalousie au point de la tuer. Sauvée par la tante du comte, Milady se réfugie à Londres où elle devient peu à peu une espionne au service du roi de France, pas tout à fait comme elle est décrite dans les Trois mousquetaires. À partir de ce moment-là, l'autrice prête sa voix à Milady qui s'exprime carrément au je, conférant une couleur beaucoup plus intimiste au récit. Elle est alors connue sous le nom de Charlotte Backson. Plus tard, elle prendra également le nom de Milady de Winter après son second mariage, mariage dont on peut contester la légalité puisque, dans les faits, elle est toujours la femme d'Oliver de Fère, bien qu'il la croit morte. À Londres, elle fréquente rapidement la bonne société, dont Clarick de Winter qui devient son époux, même si son orientation sexuelle ne s'avère pas compatible avec ce mariage. Il devient le père de l'enfant que Milady portait déjà en elle. Malheureusement, la rancœur de Percy de Winter, son jeune beau-frère déshérité par ce mariage, est à l'origine d'autres événements tragiques qui obligent Milady à retourner en France. C'est là qu'elle se met au service direct du Cardinal de Richelieu qui, pour la remercier, lui confie une garde de six mousquetaires, parmi lesquels figure le comte de Rochefort, pour lui permettre d'assouvir sa vengeance auprès de son oncle Mandevile, l'assassin de sa mère et de sa nourrice.

Je voulais vivre n'emprunte pas la voie du récit linéaire. Tout au long de celui-ci, la narration est entrecoupée par les souvenirs qu'évoque d'Artagnan cinquante ans plus tard, en 1677, sur le front des Flandres, alors qu'il se confie à son aide de camp. Lucide, il est saisi de remords sur le rôle que, ses camarades et lui, ont joué dans la triste fin de Milady. Avant de mourir sur le champ de bataille, il cherche à obtenir réparation pour celle qu'il a injustement condamnée. Mais, après la mort de d'Artagnan — en héros, il va sans dire — son aide de camp en décidera autrement.

Le roman se termine comme il a commencé. Seule face à ses juges — d'Artagnan, Athos, Porthos, Aramis, Percy de Winter, le duc de Buckingham, etc. —, Milady obtient un sursis en passant la nuit à discuter avec d'Artagnan à qui elle révèle son histoire, voire leur histoire. Mais cela ne change rien au sort qui l'attend, scène déjà décrite dans Les trois mousquetaires.

Ceux qui aiment Alexandre Dumas aimeront ce magnifique roman d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre, un nom original qu'on croirait tout droit sorti du 17e siècle ! De Milady, Dumas en a fait l'archétype de l'intrigante, du mal absolu, de la presque sorcière… mais Clermont-Tonnerre renverse ce statut en nous offrant une vision sublime de la jeune femme qui, rappelons-le, est morte à l'âge de vingt-cinq ans. La version de l'autrice est tout à fait plausible. D'aucuns la qualifieraient de féministes, mais cela serait sans compter qu'au 17e siècle, seule la femme mariée, donc protégée, avait droit à une certaine liberté de manœuvre. Il s'avère tout à fait réaliste de penser que Milady, sans protection après la mort de ses parents, se retrouve au gré de la bonté et de la méchanceté des gens.

Cette version de Milady renverse toute la logique du récit d'Alexandre Dumas, à qui l'autrice s'adresse directement dans son dernier chapitre. Est-ce qu'on y croit ? En tout cas, moi j'y ai crue ! J'ai adoré ce roman que je recommande à tous les fans d'Alexandre Dumas. Et même aux autres, même s'il convient de lire Les trois mousquetaires avant d'aborder Je voulais vivre.

Clermont-Tonnerre, Adélaïde de. Je voulais vivre. Grasset, 2025


Daniel Ducharme : 2026-10-01

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